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Vincent Fortin

La mètis comme méta-méthodologie du projet en design

le design, discipline du projet

Aujourd’hui, le designer prend une place de plus en plus importante dans de nombreux secteurs d’activités : son rôle ne se cantonne pas uniquement, comme beaucoup le pense encore, à donner une forme à des objets industriels. Son champ d’action est large, et son approche s’avère efficace dans de nombreux domaines1.

Tout comme l’architecture ou l’ingénierie, le design possède sa propre culture du projet et s’appuie sur des méthodologies de conception afin de mener à bien ses réalisations. Face à un problème qu’on lui a posé ou qu’il a soulevé, le designer projette ses intentions par l’intermédiaire d’outils de représentations (dessin 2D et 3D, photographie, maquette, écrit, etc.). Pour hiérarchiser ses idées, il utilise des outils méthodologiques qui l’aident à structurer et à construire son projet.

Dans la majeure partie des cas, le designer ne travaille pas tout seul : il se situe au cœur d’un processus d’élaboration complexe, qui fait entrer en jeu d’autres acteurs2. Il a un rôle de planificateur, et doit intégrer toutes les parties prenantes du projet (avec les contraintes qu’elles impliquent) afin d’en avoir une vision d’ensemble. Ce qui peut expliquer l’intérêt croissant (notamment dans le domaine de la recherche scientifique) pour cette discipline et pour ses méthodologies de conception, c’est qu’à la différence d’autres approches plus rationalisées, le designer propose une manière de travailler qui correspond plus aux attentes et aux enjeux actuels, notamment en replaçant l’humain au cœur du projet. Ainsi, le designer « [conçoit] en fonction d’un idéal du monde un dispositif artefactuel complexe qui donne forme à des usages autant qu’il produit des connaissances, en réaction à une demande ou à une insatisfaction, et grâce à une méthodologie rigoureuse en constante évolution qui vise, de manière créative et innovante, à améliorer l’habitabilité du monde.3 »

l’acquisition d’une méthodologie de travail

L’étude, la recherche et l’expérimentation de méthodologies de travail est un exercice en lui-même. Il existe de nombreux textes, écrits par des théoriciens ou des praticiens, qui proposent des règles à suivre pour structurer un projet. Ces méthodes se présentent comme une série d’étapes, permettant de séquencer les différentes phases de travail4, afin de structurer l’élaboration du projet. Mais l’enseignement d’une méthodologie de conception en design ne peut être uniquement théorique : il est indispensable aux apprenants de faire des projets pour comprendre le cheminement intellectuel nécessaire à leurs réalisations.

Pour pouvoir pratiquer et acquérir de l’expérience durant mon cursus en école d’art, j’ai eu besoin, en plus des projets proposés par l’équipe enseignante, de me mettre en « condition réelle » de travail. Je me suis vite rendu compte que la structure (école d’art) dans laquelle je me trouvais était un contexte de travail idéal : je l’ai envisagée comme une mini-société, à l’intérieur de laquelle je pouvais intervenir à plusieurs niveaux (aménagement d’espaces, création d’objets, de signalétique, de service, etc.). J’allais également pouvoir traiter directement avec les différents acteurs de la structure : équipes administratives, techniques et pédagogiques, mais aussi étudiants et intervenants ponctuels.


1. Design industriel, design d’espace, design d’interaction, design critique, design de service, etc.

2. Commanditaire, responsable de projet, équipe de travail, fabricants, exécutants, sous-traitants, futurs utilisateurs.

3. S.Vial, De la spécificité du projet en design : une démonstration, Communication & Organisation n°46, Presses Universitaires de Bordeaux, 2015.

4. Mise en place d’un cahier des charges, conception, faisabilité, prototypage, etc.

J’ai alors pris le parti de travailler comme un laboratoire de recherche et de développement intégré à cette structure, afin de tenter d’apporter, à différents niveaux, des améliorations dans son fonctionnement. Ma première intervention a été de mettre en place un atelier de récupération de matériaux pour lutter contre le gaspillage. Cet espace fonctionnait sur le principe d’une ressourcerie5 : il était principalement nourri de matières premières et d’objets jetés par les ateliers de l’école et par les étudiants, ainsi que de matériaux récupérés lors de montages et de démontages d’expositions dans les lieux culturels de la ville. Ces matériaux étaient ensuite triés et mis à disposition des étudiants.

En plus de mettre en lumière les enjeux économiques et écologiques que soulève la question de la gestion des matériaux, la création et l’intendance de ce lieu a eu pour moi d’autres intérêts. En effet, cet atelier m’a donné de la visibilité et m’a permis de m’intégrer au système de l’école. J’ai ainsi pu échanger et créer du lien avec l’ensemble des protagonistes qui la composent, me permettant d’observer leurs usages respectifs des lieux afin de tenter d’apporter des améliorations.


5. Établissements qui ont pour objectif de favoriser le réemploi ou la réutilisation de certains matériaux considérés comme des déchets.

Cet atelier a ainsi été un lieu de travail privilégié pour la conception de projets, seul ou en collaboration, me permettant de mettre en place des méthodes de travail et d’acquérir de l’expérience.

Au travers de cette expérience, je me suis rendu compte de la difficulté de construire un projet, et de la nécessité de pratiquer pour apprendre à structurer mon travail. Mais alors que les méthodologies de conception permettent au designer de structurer ses idées, comment expliquer les mécanismes qui aboutissent à la naissance de ces idées ?

le design et la mètis

Selon la mythologie grecque, la création des espèces peuplant la Terre fût confiée au Titan Epiméthée. Celui-ci disposait d’un stock d’armes (griffes aiguisées, dents acérées, etc.) et de protections (carapaces solides, pelages épais, etc.) à distribuer aux différentes espèces ; mais quand vint le tour des hommes, il ne lui restait plus rien à donner. Pour compenser cette inégalité, le bienveillant Titan Prométhée enseigna aux hommes à maîtriser le feu, et il leur apprit également à inventer et à développer des outils pour améliorer leurs conditions de vie.

Ce mythe nous rappelle qu’au cours de notre évolution nous avons su, plus que les autres espèces, compter sur nos capacités cérébrales pour survivre. Nous possédons notamment une faculté intellectuelle, appelée mètis dans la Grèce antique, qui nous permet de réagir face aux difficultés du monde qui nous entoure : « La mètis est bien une forme d’intelligence et de pensée, un mode du connaître ; elle implique un ensemble complexe, mais très cohérent, d’attitudes mentales, de comportements intellectuels qui combinent le flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d’esprit, la feinte, la débrouillardise, l’attention vigilante, le sens de l’opportunité, des habilités diverses, une expérience longuement acquise ; elle s’applique à des réalités fugaces, mouvantes, déconcertantes et ambiguës, qui ne se prêtent ni à la mesure précise, ni au calcul exact, ni au raisonnement rigoureux »6.

Ce qui caractérise la mètis, contrairement à d’autres manières d’user des capacités et des moyens de l’esprit, c’est que ce type d’intelligence a pour but d’agir directement sur le monde : c’est une pensée pratique qui allie penser et faire. Être doué de mètis démontre une aptitude à déployer ses connaissances acquises par expérience, au profit de situations concrètes. Lors d’une action faisant preuve de mètis, le fonctionnement mental du protagoniste se rapproche d’une réaction instinctive. La mètis agit comme une forme d’intelligence fondamentale qui resurgit au moment où elle peut être décisive. Elle permet également de désenclaver l’esprit en sortant des schémas de pensée habituels.

Ainsi, être doué de mètis permet :

  • de réagir de manière multiple et variée afin de s’adapter à des situations mouvantes et instables
  • d’observer la situation dans sa globalité, et non pas sous un seul angle, pour être à même d’apporter la réponse la plus adaptée
  • d’être capable d’aller voir plus loin, de savoir dépasser ce que l’on connaît ou ce qui nous semble acquis pour apporter un regard nouveau sur les choses
  • d’esquiver, de tromper, de dissimuler pour arriver à ses fins
  • d’utiliser des voies détournées plutôt que d’avoir recours à une solution de force
  • de tirer les leçons des expériences passées pour ne pas commettre les mêmes erreurs
  • d’être capable de se métamorphoser, c’est à dire de savoir prendre une forme adaptée à chaque situation
  • de faire preuve d’empathie en se mettant dans la peau de l’autre pour mieux comprendre ses attentes.

De part son mode de fonctionnement, la mètis apparaît comme une faculté clé pour le designer. En effet, c’est un outil intellectuel qui lui permet d’avoir des idées adaptées à chaque contexte de travail. Toutes ces intuitions viennent constamment nourrir et enrichir son travail.

Alors qu’une méthodologie de travail a pour but de structurer un projet, la phase créative rendue possible par la mètis apparaît comme une méta-méthodologie du projet : elle agit en creux tout au long du processus de travail, permettant d’avoir des idées qui correspondent au cahier des charges défini au préalable.


6. Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, Les ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, Flammarion, 1974, p.10.