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Analyse et méthode radicale

Séminaire mis en place par Claudia Raimondo et Nathalie Bruyère

Penser faire & faire penser

Afin de construire un ensemble critique de méthodologies prolongeant les questionnements portés par les mouvements disparates d’architecture radicale dans l’Italie des années 70, l’option design de l’institut supérieur des arts de Toulouse a entamé une recherche autour de l’école de non-architecture ou de non-design Global Tools. L’isdaT développe avec ses étudiants et les acteurs majeurs de Global Tools, des échanges et des expériences visant à mettre en tension les gestes de ce mouvement de design radical historique et le contexte des pratiques contemporaines en déplaçant les outils, les méthodes et l’action du designer.


Global Tools : histoire, propos et méthode

En partant d’une opposition à la culture dominante du mouvement moderne, les acteurs à l’origine de Global Tools ont mis la culture populaire au cœur de leurs recherches à travers l’utilisation de techniques pauvres. La culture Pop, primordiale dans les années 1960, fut l’un des moteurs d’une dynamique de remise en question d’une ville statique, construite en pierre, par des architectes jugés trop classiques. Global Tools voulait créer des objets pour réanimer cette ville morte. Ses stratégies de recherche passaient par l’expérimentation pour aborder : « le corps », comme élément vivant et non standardisé, « la communication » comprise comme une analyse du territoire, « les techniques pauvres » de ré-appropriation des objets (DIY et artisanat), « la survie » et la « théorie ».

Le mouvement de Global Tools s’est rapidement essoufflé, n’ayant pas identifié et mis en place les outils nécessaires à la pérennisation du groupe et au renouvellement des expériences. À l’évidence, les techniques mineures n’étaient pas capables d’apporter des Global Tools, aujourd’hui réponses pertinentes aux questions posées en opposition aux théories de l’École d’ULM. Les constructions théoriques ainsi que les designers de l’époque furent aspirés avec volupté par le capitalisme ambiant.

Global Tools, aujourd’hui ?

Dans les années 90, Andrea Branzi a écrit dans La Casa Calda : « L’Amnésie historique du design, autrement dit sa capacité à se poser comme action et non comme réflexion, comme histoire en acte et non par rapport à sa propre tradition, a constitué jusqu’à présent sa force. Il se peut aujourd’hui que cette radicalité connaisse un fléchissement, au moment où l’on redécouvre l’historicisme comme fondement de la culture actuelle. Il y a deux façons d’en sortir : en acceptant d’exister comme style, autrement dit comme langage historique désormais codifié, ou bien en définissant une nouvelle stratégie de croissance, en acceptant d’agir dans l’histoire présente et de se confronter avec celle du passé. »

Les premiers jours de travail sur Global Tools ont porté sur l’élaboration de nouvelles notions de croissance, de confort, etc. La phrase Branzi faisait écho à celle de Gaetano Pesce dans l’interview qu’il nous a accordée : « La démocratie sert les personnes et non les masses. » Cette affirmation est-elle autant d’actualité qu’en 1970 ? Et comment pourrait-elle se comprendre du point de vue de la pratique et des productions du design ? L’analyse des données historiques de Global Tools, des objectifs, des évolutions et de l’échec de cette contre-école, nous amène à questionner la discipline du design à la lueur de cette expérience pédagogique et à formuler des hypothèses pour répondre aux défis auxquels elle est confrontée actuellement.

Une question de fond

Comment générer de l’échange afin de créer un cadre de vie prospectif et des objets pour demain, dans un système économique qui repose sur la plus-value et où se conscientise la nécessaire critique des notions de confort, d’accumulation et de possession ?

Soulignons et analysons une évidence : la profession de designer répond communément au marché en installant des « stratégies continues d’innovation »1 face aux impératifs de la croissance. Ces innovations permanentes ont pour finalité la création de niches de marché, le soutien aux différents modes de productions, etc. Mais c’est précisément sur ces points que la société actuelle affronte la crise : crise des subprimes, endettement des ménages et des États. Sans prendre ici parti pour telle ou telle solution, le travail engagé depuis plusieurs années en design à l’isdaT cherche à questionner les représentations et l’évolution des pratiques.

Requalifier la discipline : penser faire et faire penser / le design à l’isdaT

Le tandem recherche/projet a pour but de développer un « savoir rusé »2, de renouveler des interrogations sur le design à travers des confrontations pluridisciplinaires, de mieux appréhender les questions qui se posent aujourd’hui et qui pourraient advenir demain. Cette confrontation permet de formuler des séries d’hypothèses, d’expériences et de projets validant ou invalidant certains résultats sur le terrain. À la question « Quelles seraient selon vous les qualités des espaces et des objets de demain ? », les réponses ont aussitôt appelé un grand nombre de questions parmi les étudiants :

  • Design de proximité : quelle réflexion sur le local et le global ?
    Traçabilité : qu’est que nous achetons ? Comment être informé ? Comment requalifier les productions non « Made in France » ? Existe-t-il, d’ailleurs ?
  • Savoir-faire : comment et pour quels usages produire à partir de savoir-faire artisanaux ? Qu’est-ce que transmettre une valeur d’usage, un bien, un savoir-faire ?
  • Habitabilité : quel rapport entre le privé et public ? Quelles formes pour le confort ?
  • Modèle évolutif : comment ne pas figer les modèles dans un standard ? Comment définir le débat autour de l’open design, du co-design ? Comment combattre l’obsolescence programmée et le « branding » ? Que signifient la marque et la notoriété ? Quels outils et techniques nouvelles pour fonder cette réflexion ? Quels sont les avantages et les limites d’Internet qui permet communication, échanges, diffusion des savoirs mais aussiaujourd’hui des productions ?

Pour arriver à questionner les notions de confort, de qualité des espaces et des objets de demain, nous devons questionner le design et son rapport à l’économie, aux outils de production et de diffusion et bien entendu le situer dans le contexte de la ville.


1 Qu’est-ce que le design ?, Andrea Branzi, collaboration de Marilia Pederbelli, traduction française, Édition Grün, 2009, p.223 & 274.
2 « Pensée complexe, savoir rusé » formulé en 1982 dans le livre Science avec conscience d’Edgar Morin.

Claudia Raimondo

Architecte, Docteur en design industriel auprès du Politecnico di Milano, vit et travaille à Milan. Elle enseigne à la faculté d’architecture (1982-1992) et en design auprès du Politecnico de Milano (1992-2001), à l’Accademia di Belle Arti de Brera (2000-2005), elle est project leader au master de design de la Domus Academy (1993-2012), elle a tenu des cours à l’ENSCI Paris.

Ces intérêts didactiques et de recherche se rencontrent dans la qualité expressive et linguistique des matériaux qu’elle considère comme un facteur déterminant dans les produits et l’architecture. Le fil conducteur de ses projets passe par une continuelle expérimentation à travers la culture du projet du design de produits, de design d’intérieur, de l’architecture.

Analyse et méthode radicale © Nathalie BruyèreAnalyse et méthode radicale © Nathalie BruyèreAnalyse et méthode radicale © Nathalie BruyèreAnalyse et méthode radicale © Nathalie Bruyère